• LA BRETAGNE SURNATURELLE

    LA BRETAGNE SURNATURELLE

    Connaissez-vous l’histoire de ce jeune homme de Trézélan en Côtes-d’Armor qui, par nuit de pleine lune, entendit sur le chemin où il menait ses bêtes, le grincement de la charrette de l’Ankou, l’ouvrier de la mort ? Il se cacha dans un buisson pour apercevoir cet échalas à la funeste réputation, bien connu des Bretons. Lorsque la charrette, malgré un souci d’essieu, poursuivit sa route, il fut soulagé de n’avoir pas été inquiété par ce valet morbide. On raconte cependant qu’au matin une fièvre inconnue le terrassa, et il mourut...

    Les légendes à l’image de celle-ci hantent la Bretagne. Ce ne sont pas à proprement parler des fictions ni vraiment des contes, plutôt des récits populaires, transmis par le bouche-à- oreille. Viennent s’y mêler mystique chrétienne, légendes médiévales et culture druidique. Sur cette terre celtique, soumise aux forces de la nature, la limite entre le merveilleux et le monde réel est poreuse. Des âmes errantes au petit peuple des korrigans, les esprits y sont légion. « Les éléments merveilleux que ces légendes renferment ne sont pas des éléments surajoutés ; c’est d’événements surnaturels qu’est tissée la trame même dont elles sont faites », peut-on lire dans La légende de la mort, ouvrage de référence sur l’imaginaire breton.

    Brocéliande, en quête du Graal


    Entrelacs de roches, d’arbres noueux, de landes et d’étangs, rarement un lieu n’a suscité autant d’enchantements, brouillant la limite entre mythe et réalité. Car Brocéliande est avant tout une forêt imaginaire, citée dans plusieurs textes, en lien pour la plupart avec la légende arthurienne. Depuis le milieu du XIXe siècle, Brocéliande est assimilée géographiquement à la forêt de Paimpont, située à une quarantaine de kilomètres de Rennes. La seule évocation de ce berceau de la légende du roi Arthur réveille un monde merveilleux, peuplé de Merlin l’enchanteur, de la fée Viviane ou encore des chevaliers de la Table ronde. Tous campent au cœur du principal ensemble de légendes médiévales, orchestrées par les romans de Chrétien de Troyes. De la fontaine de Barenton au tombeau de Merlin, nombreux sont les sites à attirer touristes et adeptes du néo-druidisme. « Au-delà de ces aspects, arrêtons-nous, au seuil de Brocéliande, sur la notion de l’Autre monde, conception celtique du monde surnaturel. Monde des dieux, des fées, des esprits, dont ceux des morts, il ne se situe pas dans le lointain du temps et de l’espace. Il double le nôtre en tout lieu et à tout moment ; il en est solidaire, parfois dépendant. Sa frontière, qui prend souvent la forme de rivières ou de lacs, peut s’abolir. Brocéliande fait partie des portes de l’Autre monde, par lesquelles l’homme peut accéder au surnaturel », éclaire Claudine Glot, présidente du Centre de l’imaginaire arthurien (voir Carnet de voyage), situé dans le château de Comper.
     

    LA BRETAGNE SURNATURELLE


    Là, dit-on, l’enchanteur Merlin aurait construit pour la fée Viviane un palais de cristal, caché par les eaux des étangs. Dans ce domaine enchanté, elle éleva Lancelot pour en faire le meilleur des chevaliers de la Table Ronde. Amoureuse de Merlin, Viviane lui lança un sortilège (avec son consentement) pour le conserver auprès d’elle. Emprisonné par neuf cercles immatériels, Merlin est « invisible mais présent, dans la communion des arbres, des animaux et des étoiles », dévoile Claudine Glot. Non loin de là s’élève le Val sans retour. 

    L’Autre monde, conception celtique du monde surnaturel. Monde des dieux, des fées, des esprits, dont ceux des morts.

    Suite au sort jeté par Morgane (sœur d’Arthur), trahie par l’un de ses amants, on raconte que les infidèles restent prisonniers d’une invisible muraille et perdent la notion du temps... Derrière la légende, se trouve une explication rationnelle : composé de schiste rouge, le Val égarerait ses visiteurs en raison de la présence de minerai de fer qui affole les boussoles et les esprits... 


    Ce tour en forêt de Brocéliande nous amène à l’église du Graal (dédiée à sainte Onenne), située dans le petit village de Tréhorenteuc. En 1942, cette église a été sauvée des ruines par l’abbé Gillard. Sensible à ce que les lieux émanent d’indicible, l’abbé ne voit pas d’opposition entre la parole qu’il doit transmettre et les mythes dont il entend bruire la forêt. Il entreprend donc de ressusciter les murs et la foi vacillante de ses fidèles en mettant en valeur l’évangile à travers le mythe initiatique du Graal – ce serait le seul sanctuaire à avoir célébré la coupe mystérieuse. Pour cet homme d’Église atypique et controversé, qui se voit en héritier et successeur des druides, la foi est la même à travers toutes les religions. Passionné de symbolisme, il se montre curieux de la mystique des nombres et des couleurs, et adepte du zodiaque – d’où les signes et les symboles qui décorent généreusement l’édifice. Le chemin de croix a fait jaser : à la 9ème station, Jésus tombe pour la troisième fois... aux pieds de la fée Morgane, très légèrement (dé)vêtue d’une robe rouge. À la 13e station, Joseph d’Arimathie recueille le sang du Christ dans le Graal. 

    Ce même Graal que l’on retrouve sur trois vitraux du chœur et sur la mosaïque dévoilée en 2014, après avoir déplacé l’autel qui la masquait depuis probablement cinquante ans. Autre oeuvre clé, la mosaïque du cerf blanc témoigne là encore de la fusion entre la spiritualité chrétienne et l’esprit celtique. Le cerf blanc et les quatre lions rouges illustrent un épisode de la quête du Graal où Galaad aperçoit ces animaux surnaturels qui se révèlent être Jésus et les évangélistes. Dans les textes arthuriens, le cerf guide parfois les héros vers leur destin, comme il conduisait les âmes des défunts dans les anciennes religions. Le décor, lui, nous ramène à Barenton, autre lieu sacré de Brocéliande, avec les arbres, le ruisseau et le perron de Merlin. Plus largement, l’église du Graal, à l’image de cette quête éternelle, nous invite à une aventure intérieure. Une inscription mystérieuse nous le rappelle : « La porte est en dedans. »

    Huelgoat : gare à Gargantua


    L’autre fabuleuse forêt bretonne, Huelgoat... Moins courue que la forêt de Paimpont, celle-ci conserve une part de mystère, enfouie dans les incroyables chaos rocheux qui affleurent de toutes parts. Le Ménage de la Vierge, le Champignon, la Roche cintrée, le Fauteuil du diable : autant de noms évocateurs de légendes pour ces pierres animées. Mais c’est surtout la Roche tremblante (Roch’a kren) qui attise l’imaginaire. « La pierre branlante dont les cent tonnes oscillent avec des grâces éléphantines sous quelques poussées rythmées », nous dit Victor Segalen, est érodée de telle façon qu’elle repose en équilibre sur son arête et oscille si l’on accompagne son mouvement depuis un point précis. Il n’en fallait pas plus pour lui conférer une aura magique. Elle fait partie d’un type de pierres autrement appelées « roulées », dans lesquelles les druides voyaient le symbole de la puissance de Dieu. Il y a bien sûr, dans ce phénomène chaotique, des explications géologiques... mais moins poétiques que la version légendaire. On raconte notamment que Gargantua, de passage à Huelgoat, se serait arrêté à l’orée de la forêt. Tenaillé par la faim, il demanda aux habitants une pitance. Ceux-ci ne purent lui offrir qu’une bouillie de blé noir, plat fruste que le géant n’apprécia que modérément. Furieux, il s’en alla vers le pays de Léon (Nord-Finistère), terroir alors plus prospère, et jura de se venger. Il désempierra donc tout le Léon pour jeter les roches sur Huelgoat.

    « Actuellement, on parle de Gargantua, mais quand j’étais jeune, on parlait d’un géant venu d’Irlande », avait coutume d’expliquer le conteur Jean-Marie Le Scraigne, aujourd’hui décédé. L’occasion de rappeler l’importance du minéral dans l’imaginaire breton, et plus largement celtique. L’animisme propre aux pierres fait d’elles des êtres dotés de vie, supports rêvés pour les légendes et rituels : les dolmens servent de logis aux fées ou aux korrigans, tandis que d’autres menhirs s’en vont boire à la mer les nuits de Noël...

    Monts d’Arrée, aux portes de l’enfer

    LA BRETAGNE SURNATURELLE

     
    Tournant le dos à la mer, à environ 25 kilomètres au sud de Morlaix, les monts d’Arrée sont diablement sauvages. Une terre de landes, tourbières et mégalithes. L’énergie y est puissante, l’atmosphère étrange. Il paraît qu’on peut y croiser le funeste cortège de l’Ankou, prophète de la mort évoqué plus haut... Quand ce dernier emprunte le chemin de l’Arrée, c’est qu’il est, diton, en « mission », en route pour les tourbières du Yeun Elez, qui occupent une gigantesque dépression au coeur des monts d’Arrée, l’Ellez ayant la triste réputation d’être la rivière des damnés.
    La légende bretonne situe ici même les portes de l’Enfer... « On dirait, en été, une steppe sans limites, aux nuances aussi changeantes que celles de la mer... À mesure qu’on avance, le terrain se fait de moins en moins solide sous les pieds : bientôt on enfonce dans l’eau jusqu’à mi-jambe et, lorsqu’on arrive au coeur du Yeun, on se trouve devant une plaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse, dont les gens du pays prétendent qu’on n’a jamais pu sonder la profondeur. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre de l’inconnu, le trou béant par lequel on précipite les conjurés. Cette flaque est appelée le Youdig (la petite bouillie) : parfois son eau se met à bouillir. Malheur à qui s’y pencherait à cet instant : il serait saisi, entraîné, englouti par les puissances invisibles », relatait Anatole Le Braz, dans La légende de la mort.
    Si les Celtes y situaient les portes de l’au-delà, les enfants du cru y voyaient leur pire cauchemar, bien vivant celui-là (« Si tu n’es pas sage, tu iras au Youdig »). Vu la nature de cet endroit, pont jeté entre les rives, on ne s’étonnera pas qu’il soit un haut lieu d’exorcisme. Si l’on est poursuivi par l’âme d’un damné, le seul remède consisterait à se rendre près du Youdig avec un exorciste. « Lorsque la conjuration sera achevée, on verra soudain s’enfuir et disparaître dans la tourbe un chien noir aux yeux de braise. C’est le maudit qui dès lors ne se manifestera plus », partage Gwenc’hlan Le Scouëzec, dans Bretagne Mystérieuse. Par un curieux clin d’oeil de l’histoire, ce fut aussi le site de la centrale nucléaire des monts d’Arrée, fermée depuis 1985 et toujours en cours de démantèlement délicat... (...)
     
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  • Commentaires

    1
    Vendredi 23 Novembre à 21:37

    Bonsoir mon amie!

    Un texte empreint de mystères! 

    Merci de partager avec nous.

    Bon week-end et gros bisous. 

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      • Vendredi 30 Novembre à 15:45

        Merci ma belle de ta fidélité.

        Garance

         

    2
    Samedi 24 Novembre à 15:56

    bonjour j'ai des scripts de neige si tu veux

    bisous bisous

      • Vendredi 30 Novembre à 15:46

        Merci Nathie.

        J'irai voir ta page, promis !

        Garance 

         

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